Emotions et exigences du cyberart
Pierre Berger

(Le Monde Informatique, Dossier Cybermonde, 11/7/1997)

L'art peut-il s'épanouir dans le cybermonde? Oui, et il l'a déjà largement prouvé.

Mais dans la mesure seulement où il peut se dématérialiser, s'abstraire des contingences physiques et corporelles.

Immatérielle par essence, liée à l'harmonie abstraite des sphères célestes dès Pythagore, la musique a précédé tous les autres arts dans ces nouveaux espaces.

En France, l'Ircam (Institut de recherche et coordination acoustique/musique) a très tôt exploré le domaine, avec un financement public et privé qui lui a permis de mettre des machines puissantes à la disposition de musiciens de premier plan comme Boulez, Xenakis et, tout récemment, Philippe Manoury dont le Châtelet a monté, en mars dernier l'opéra "60e parallèle".

Toile, casque... mais surtout écran

Plus englués dans leurs papiers, leurs toiles ou leurs marbres, les arts plastiques (dessin, peinture, sculpture) ont été plus longs à pénétrer. La technologie n'était pas au rendez-vous, même avec les outils de CAO. Depuis le début des années 90, la chaîne graphique a atteint un niveau d'ergonomie et de rendu qui peut satisfaire les plus exigeants. En pratique, il attire plus les créatifs publicitaires que les "artistes" à proprement parler. Citons tout de même, en France, les travaux de Sophie Charrier. Ou sur fond de technologie avancée (Internet multicast), les créations collectives animées par Olivier Auber.

L'arrivée du casque de réalité virtuelle a fait naître bien des espoirs. Plongés totalement dans un univers sans contrainte, en relief, en couleur et avec une sonorisation en relief, l'artiste et son public pouvaient tout espérer. Hélas, le prix et les limites de puissance des machines graphiques ont découragé les créateurs. Et le casque n'apporte encore ni la qualité d'image ni le confort d'utilisation indispensable à l'émotion artistique.

Au cinéma, images de synthèse et effets spéciaux relaient peu à peu les décors, bruitages et trucages matériels. Jusqu'où irons-nous? Sur l'écran de nos télévisions ou de nos micro-ordinateurs, le virtuel se fait tellement envahissant qu'il faut nous préciser, à l'occasion "réalisé sans trucage".

Les corps: présence et fusion

Restent les arts du corps, qui ne se laissent pas dématérialiser. Pour certains, la technologie manque encore. Faute de savoir générer facilement des odeurs, et plus encore des coûts, on attend encore la cyberparfumerie ou la cybergastronomie.

Mais surtout, la proximité physique de l'artiste et de son public assurent la persistance de tous les arts de la "performance". On se déplace pour "voir de ses yeux" la vedette .Et la voir tous ensemble, vibrant dans une même chaleur de bruits, d'haleines et de chaleur animale. Comme au stade, où le sport devient art. Comme au temple, où la communion des fidèles et des célébrants dans le rite, renforcée s'il le faut par le jeûne et l'encens, engendre un art total.

La technologie contribue à cet art où la foule est acteur autant que spectacteur. Les kilowatts de la sono et les grands écrans vidéo prolongent la machinerie du théâtre et de l'amphithéâtre d'hier. Les caméras l'ouvrent sur la planète entière. renforçant l'émotion locale par le sentiment de l'événément cosmique. "A cette minute, deux milliards de téléspectateurs sont avec nous". Les magnétoscopes l'inscrivent dans l'éternité de kilomètres de bande magnétique. La pulsation biologique et locale entre en résonance avec la vibration virtuelle du cybermonde tout entier.

Extase, éthique, ésthétique

Les grands élans fusionnels ont trop souvent conduit aux charniers. Alors l'artiste s'insurge et crée à contre courant. Tony Gillian tourne l'électronique en dérision dans ses performances clownesques. Les DJ mettent le doigt sur la surface sacrée du vinyle. Les taggeurs bombent les rames dernier cri du métro. Et, art absolu et horreur totale, des virus toujours plus savants s'attaquent à nos merveilleuses machines.

Faut-il donc censurer, s'auto-censurer, jouer l'ascèse, la sécurité, la police. Se replier sur les "valeurs sûres" de nos pères (lesquels, lesquelles...). Horreur inverse. Suivons plutôt Fred Forest, créatif et contestataire à la fois, avec son "esthétique de la communication", à la recherche de nouvelles "formes de sentir" et de nouvelles voies esthétiques.


Cybermonde Poetique Theatre / Sophie Charrier

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