Association Française des Sciences et Technologies de l'Information

Asti-Hebdo

No 115. 12 mai 2003


Sommaire : Trois questions à Sophie Charrier| L'actualité de la semaine | Théories et concepts | Enseignement | Entreprises | La recherche en pratique | Manifestations | Le livre de la semaine | Détente

" Je suis devenue un inventeur de langage, ce qui est la force de l'art, quelle que soit la forme que l'on utilise "

Trois questions à Sophie Charrier

Copyright © Pierre Bergé 2003. Tous droits réservés.

Artiste et pédagogue
 

Asti-Hebdo : Quelle est la nature de votre recherche ?

Sophie Charrier: Au départ, c'est une recherche théâtrale. Je vise à concevoir un théâtre poétique numérique, dans la filiation de la lanterne magique, du théâtre optique, de la super-marionnette de Gordon Craig, du Bauhaus et surtout d'Oscar Schlemmer. C'est un travail sur l'art de la scène.

Une des questions que je me pose, après bien des scénographes, c'est comment sortir des deux dimensions de la scène théâtrale pour passer en 3D ou plus. Pour moi, une des clés est à trouver dans la tradition du masque et de la marionnette, trop absente en Occident, alors qu'on la trouve toujours par exemple à l'Opéra de Pékin.

Je me réfère notamment à Gordon Craig, qui a créé en 1908 son propre journal, au titre significatif : "Le masque". Il faisait croire que le journal comptait de nombreux collaborateurs, alors qu'il était tout seul. Il voulait faire comprendre qu'il fallait sortir de l'acteur pour aller vers le super-acteur, un peu comme le peintre se démultiplie avec le robot Roxame. Il comptait sur la super-marionnette pour redonner au théâtre un onirisme et un fantastique qu'il a perdu par excès de psychologisme. C'est ce travail que j'essaie de poursuivre grâce aux technologies d'aujourd'hui.

Le cinéma a peut-être repris le flambeau, mais le théâtre y a renoncé. Antoine Vitez disait "Le théâtre va retomber au boulevard, il va complètement mourir. Et puis, un jour, dans une caverne quelconque, il ressurgira, mais on ne sait pas de quelle manière". J'essaye de contribuer à ce renouveau. Un peu comme Nam Junepaik, un sculpteur japonais américain, qui a construit des structures intégrant des robots. Chaque robot comporte des écrans de télévision, et sur chaque écran on voit passer de petits films.

A.H. : Où en êtes-vous aujourd'hui?

S.C. : Ma dernière mise en scène de théâtre, Moby Dick, très symptomatique de l'évolution de ma réflexion, était construite sur un système de cordages qui occupait la scène. Il portait tous les symboles, il était l'hyper-marionnette, manipulée par les acteurs. Au départ, les cordes représentaient les drisses d'un bateau ; ensuite, une baleinière, puis un squelette de baleine... à la fin, tout éclatait et c'était une toile d'araignée de dix mètres de diamètre. Au centre mourait Achab.

Ensuite, abandonnant la scénographie, graphie de la scène, je me suis lancée dans l'écriture poétique et surtout la poésie visuelle, graphie poétique. Ce sont les mots que je mets en scène, les architectures de mots, architectures imaginaires sur le thème, entre autres, de la ville.

Ainsi je suis devenue un inventeur de langage, ce qui est la force de l'art, quelle que soit la forme qu'on utilise. Dans le théâtre, les inventions de langage ont été des moments majeurs. Je pense aux architectures lumineuses de Svoboda, ce grand scénographe tchèque qui m'a beaucoup soutenu, à Kantor, à Grotowski, au Living theatre, au Bread and Pupppet...

Etre l'avant-garde, être dans un moment avant, c'est la place de l'artiste, parce qu'il a une perception, une prémonition des choses. L'art n'est pas une expression de soi. Cela n'est pas intéressant. Ce qui est important, c'est d'être médiateur d'un message, d'une pensée travaillée sous une forme X ou Y, pour les communiquer au plus grand nombre, ou au plus petit nombre. Le public, ce n'est pas moi qui le détermine. Je n'écris ni pour un enfant, ni pour un vieillard. J'écris pour tout le monde.

En revanche, quand je fais des actions pédagogiques (j'en fais depuis 25 ans, comme metteur en scène et comme animateur de poésie virtuelle et de poésie visuelle), je ne fais pas travailler des gens de 7 ans comme des gens de 77 ans. Mais en création, on ne peut pas demander à un artiste d'écrire différemment selon qu'ils s'adresse à l'un ou à l'autre. Il écrit ce que les mots, vers quoi les mots le portent : la poésie. J'essaie d'être une intermédiaire entre les zones les plus mystérieuses du monde et le monde dans lequel nous sommes. D'une manière absolument métaphorique, un appel à tout ce qu'il y a de spirituel, peut-être même de mystique.

A.H. : Comment atteignez-vous le public ?

S.C. : Il y a trois situations pour l'artiste de théâtre :

* dans la première, il est financé et peut faire son travail de scène ; mais il est obligé de se compromettre ;
* dans la deuxième, il est financé, mais de temps en temps seulement, et cela lui permet de concrétiser le résultat de ses recherches,
* dans la troisième, il passe sa vie à faite des recherches avec ses papiers, son crayon et son ordinateur, et ce travail est aussi important pour le développement de l'art de la scène.

Pour l'instant, je suis dans la troisième situation, j'aimerai bientôt passer dans la deuxième, que certains de mes travaux puissent voir le jour.

Dans cette perspective, j'ai ouvert sur Internet un site personnel Cybermonde Poétique Théâtre(vers un nouveau langage théâtral) et par ailleurs, L'e-livre théâtre animé, magie lumineuse et fantasmagorie scripturale de Big bang art inner mouvement (avec Joëlle Dautricourt, graphiste et sculpteur, qui a aussi son propre site ). Sur Cybermonde poétique théâtre, on verra, au fur et à mesure de son élaboration, le résultat de plus de vingt ans de travail et de recherche. Avec au départ mon enseignement théâtral , ensuite mes premières interprétations et mises en scène, puis le virage à 180 degrés que j'ai fait au cours des années 1990 lorsque j'ai été initiée aux nouvelles technologies. J'ai compris alors qu'elles seraient d'un grand secours pour mes recherches scénographiques.
Ma recherche théâtrale, plastique, scénographique, ne peut pas se limiter à de petits produits sur Internet. Il est evidemment nécéssaire qu'il y ait des éléments qui  se concrétisent... même si on peut rester toute sa vie sur des travaux que seule la postérité pourra réaliser. En attendant un projet plus ambitieux, un opéra visuel sonore, en deux langues (français et anglais), je pense à un mini-événement, des architectures lumineuses avec une bande son.
Mon travail actuel d'écriture poétique débouchera sur une édition traditionnelle.  Avec un rire très pointu mais aussi beaucoup de louange et de beauté, chantant l'extraordinaire de la création. N'est-il pas  fondamental de  sortir du noir, du sombre et de la cendre? Le monde a besoin de souffle et d'espérance.

Propos recueillis par Pierre Berger


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